La
Mouna et moi, c’est une longue petite histoire.
Effectivement
vous me direz, pour faire bien, pour être dans les clous, ce billet aurait dû
être publié juste avant Pâques.
Mais
cela n’aurait pas donné toute sa saveur à cette fameuse histoire…
Parce
que la Mouna telle que je la conçois n’est pas que la brioche du bassin
méditerranéen, aux origines diverses (maghrébines, juives, pieds-noires et
catalanes), que les familles offraient traditionnellement aux enfants pour
célébrer Pâques, certes mais aussi le retour du printemps et de l’abondance, le
retour des œufs frais tout simplement puisque les poules se remettaient à
pondre au printemps…
Non
la Mouna chez moi ce n’est pas que ça.
La
Mouna c’est un hommage à la grand-mère que j’ai déjà évoquée ici notamment, cuisinière
hors pair et généreuse pour qui la communication passait principalement par la
bouffe, faute d’avoir pu, enfant, apprendre à verbaliser ses
émotions et ses sentiments.
Produire
plus de Mounas qu’il n’y avait de bouches pour en manger était une règle d’airain
par chez nous, impossible d’y déroger sous peine de subir probablement quelque
supplice divin. Et pas forcément qu’à Pâques.
Pour
chaque enfant la sienne.
Une
petite, dorée, individuelle, pleine de son œuf.
Je ne
me suis jamais résolue à le manger cet œuf-là. Enfant, cela me rebutait un peu
de manger un œuf dur avec un dessert sucré.
Puis
les travers de l’adolescence m’ont fait peu à peu jeter un regard quelque peu blasé
sur cette petite brioche, si peu moderne, si peu dans le vent. Les œufs ne m’intéressaient
plus que s’ils étaient en chocolat.
Il en
a fallu des années avant que la Mouna ne revienne me hanter avec toute la force
de son souvenir ému. Lorsque j’ai eu moi-aussi envie d’offrir à de petits
enfants une brioche avec un œuf dessus…
Et là
que de temps passé à essayer de rattraper le savoir-faire, jamais transmis
puisqu’à 15 ans on a autre chose à faire et à 30 ans on souhaiterait n’avoir
plus que ça.
J’avais
sa recette, mais pas la marche à suivre, le tour de main… Ça elle l’avait dans
la tête et n’attendait que de me l’expliquer.
Alors
je tente, j’expérimente, je transforme un peu…
Parce
que sa recette c’est comme la brioche en question, elle ne me paraît pas très
moderne…
Des mounas
brulées, des mounas ratées, des mounas rapaplas, des fades, des insipides, des
pas comme elle… et la frustration de devoir apprendre cette leçon si
affligeante de banalité : fallait lui demander quand elle était là.
Alors
j’ai essayé d’autres recettes, ça devait être ça le problème, cherchons du
neuf, de l’émotionnellement neutre.
Quelques
victoires à la Pyrrhus : des mounas bonnes parfois… certes, mais jamais la
bonne mouna.
En
gros ça revenait à vouloir écrire l’histoire de sa vie avec les souvenirs de
quelqu’un d’autre.
J’ai
failli jeter l’éponge. La mouna serait ma madeleine à moi et puis voilà, rien à
dire de plus.
Mais
il semblerait que je n’ai pas hérité que de ses recettes.
Son entêtement
légendaire a dû lui aussi se faufiler un peu entre quelques chromosomes et les
carnets noircis.
Alors
j’ai récidivé.
En me
jurant cette fois que je ne changerais pas un iota.
Et
avec l’expérience et le recul inculqué par mes erreurs passées.
Eh
bien il y a certaines choses qu’il ne faut pas essayer de changer après tout.
Voici
donc sa recette. Au iota près.
Ingrédients (pour un kilo de farine
soit environ 6 à 7 mounas moyennes)
-
1 kg de farine
-
1 verre et demi d’huile (soit 260 g…)
-
2 CS d’eau de fleur d’oranger
-
50 g de levure fraiche
-
300 g de sucre
-
2 citrons râpés
-
1 orange râpée
-
2 verres de liqueur (soit 2 verre à liqueur d'une eau de vie ou de
rhum par exemple mais facultatif quand c’est pour les enfants)
-
4 œufs
-
1 verre d’eau chaude (il faut ici comprendre 260
g d’eau tiède…)
-
1 jaune pour dorer
-
Sucre en grains
Et
voici la progression de la recette que j’ai eu tant de mal à retrouver…
J’en
ai pétri une fournée à la main, et une autre à la machine à pain… et sans
surprise le pétrissage à la main est ce qui a donné le résultat dont je me souvenais.
Normal,
on n’est pas dans la modernité ici mais qu’importe.
·
Pour le pétrissage à la main :
Diluez
la levure dans le verre d’eau tiède.
Mélangez
la farine et le sucre dans une grande bassine (à bords bas pour ne pas vous
faire mal aux avant-bras étant donné que c’est près de 40 min de pétrissage qui
vous attend…). Râpez les zestes des agrumes et mélangez-les à la farine.
Battez
les œufs rapidement dans un saladier, ajoutez-y l’eau de fleur d’oranger.
Faites
une fontaine dans la farine, mettez les œufs au centre, et versez y l’huile (et
la « liqueur » si vous en mettez).
Incorporez
progressivement la farine au liquide jusqu’à complète absorption.
Vous
allez alors vous retrouver avec un mélange
très très collant.
C’est normal !
C’est
là que l’huile de coude entre en action :pétrissez énergiquement en
rabattant la pâte plusieurs fois sur elle-même, en la malmenant, en la jetant
de sa hauteur et ce jusqu’à ce qu’elle ne colle plus aux doigts.
Ça
vous prendra environ 40 minutes donc.
40
minutes où vous allez vous maudire de vous être lancé là-dedans.
Mais
la Mouna se mérite… elle ne s’offre pas il vous faut aller la chercher avec
toute la force de l’amour que vous portez à ceux à qui vous allez l’offrir.
Au
bout de ce temps infiniment long, miracle la pâte sera souple, non collante et soyeuse.
·
Pour le pétrissage en MAP :
Cette
tentative est encore quelque peu balbutiante, mais ce que je vous conseille c’est
de lancer 2 voire 3 programmes à la suite de pétrissage (sans levée) afin d’essayer
de développer les arômes ressemblant à une mie pétrie à la main, car la mouna à
la MAP était encore un peu collante lorsque je l’ai manipulée et a eu donc un
goût moins « fin » que celle faite à la main.
Du
moins un goût moins proche de mes souvenirs.
Après
à vous de vous en approprier l’histoire. La vôtre sera peut-être celle de la
modernité…
Commence
alors une autre traversée du désert.
L’attente.
Enveloppez
votre pâton toujours dans sa bassine d’une couverture bien chaude (d’aucuns le
mettaient sous leur couette…) et laissez la lever.
Au
moins 4 ou 5 heures.
Et
même mieux, au bout de ces 4 ou 5 heures, au frigo pour toute la nuit.
Le
lendemain, dégazez doucement votre pâton et divisez le en autant de petites
mounas que vous le voulez…
Une
fois façonnées posez les sur une plaque de cuisson un peu espacées, et
laissez-les encore lever une bonne demi-heure.
Préchauffez
votre four à 200° en chaleur tournante.
Une
fois vos mounas levées, posez sur certaines un œuf cru et appuyez doucement
pour qu’il s’enfonce mais pas trop pour ne pas aplatir la mouna.
Délayez
votre jaune dans un filet d’eau et dorez les au pinceau (une seule fois, la
mouna brûle très vite sur le dessus).
Parsemez-les
de sucre en grains.
Enfournez
pour 10 minutes à 200° puis baissez le four à 180°, couvrez vos mounas très soigneusement
de papier aluminium au risque de voir tout son votre travail irrémédiablement carbonisé,
et laissez à nouveau cuire une bonne vingtaine de minutes pour des mounas
moyennes telles que sur les photos, plus si vous avez choisi de faire de très
grosses brioches.
Au
terme de la cuisson, sortez vos brioches et laissez-les refroidir quelques
minutes avant de les poser sur une grille.
La
Mouna est une brioche dense et compacte, à la mie un peu sèche mais délicatement parfumée.
Elle a pour particularité une durée de conservation étonnante par rapport
aux brioches classiques : elle peut se manger facilement 4 ou 5 jours
après confection, telle quelle, et plus de 10 jours trempée dans du café, du
thé ou du lait…ou rapidement grillée.
Voilà
nous y sommes.
Encore
une fois, rien de plus que la banalité d’une longue petite histoire des hommes
parmi tant d’autres : que reste t’il après le départ des aimés sinon ce qu’ils
se sont employés à nous transmettre ?
Eh
bien il reste des œufs apparemment. Et au prix d’une longue introspection et de
beaucoup de don de soi : des Mounas.













